Au mois d’août à Paris, on voit fleurir aux devantures des boutiques fermées des écriteaux annonçant tour à tour qu’on est pas prêt de mettre la main sur une baguette ou bien qu’on ne récupèrera
pas avant la rentrée des classes ce costume qu’on a eu la négligence d’abandonner au pressing avant la transhumance estivale.
En général les avertissement commencent le plus souvent par "à notre aimable clientèle". Pourtant, je me demande ce que la clientèle en question peut bien avoir d’aimable.
Prenons au hasard l’exemple de la clientèle du bureau de poste de l’avenue de Clichy, je ne vois rien qui pourrait faire aimer cette foule qui soupire, essaie de se faufiler dans la file
d’attente, prend toute la place avec des poussettes exagérément encombrantes, sent la transpiration ou l’alcool, s’habille mal et surtout a le mauvais goût d’aller retirer des sous qu’elle n’a
pas au moment même où je dois récupérer un recommandé, me condamnant à une attente rarement inférieure à quarante cinq minutes.
Et puis l’autre jour, après avoir été cherché un recommandé à la poste de l’avenue de Clichy, je suis passé devant un fleuriste de la rue des moines qui a l’étrange habitude, lorsqu’il a fini de
confectionner une couronne mortuaire, de la laisser reposer sur le toit de sa clio garée juste en face de sa boutique.
La vision de ces fleurs m’a soudain ouvert les yeux : cette formule "à notre aimable clientèle" est en fait une épitaphe à la mémoire de ce qu’était le consommateur affable des années soixante
qui allait faire ses courses dans un ambiance guillerette que l’on ne retrouve plus que dans les comédies musicales de Jacques Demy et qui a depuis disparu.
Les demoiselles de Rochefort - Les soeurs jumelles
Il y a quelque chose de
tout à la fois délicieux et effrayant dans un film comme "le premier jour du reste de ta vie".
Délicieux comme C.R.A.Z.Y. par la fraicheur du jeu des acteurs, la bande originale parfaite, la nostalgie efficace des gamins qui s’arrosent au jet d’eau sur les films super 8, et cette capacité
que l’on a d’y retrouver des morceaux de sa propre vie, ou de celle que l’on aurait voulu avoir.
Effrayant par sa capacité à nous faire prendre conscience que nos vies se traversent en une accélération exponentielle comme celles, parallèles, de nos cousins ou avant elles les existences de
nos parents ou de nos grands-parents.
Délicieux et effrayant comme de retrouver d’anciens camarades de CM2 sur copains d’avant. Délicieux parfois quand on retrouve ce meilleur ami avec qui on avait fait les quatre cent coups et aussi
le serment du sang, et qu’on a l’impression de s’être quittés la veille. Effrayant parfois comme de se retrouver dans cette brasserie parisienne avec Caroline Liotard. Caroline Liotard dont tous
les garçons de la classe étaient amoureux, Caroline Liotard, qui était tellement belle dans la cour de récréation mais qu’on a du mal à reconnaître, vingt cinq ans, trois divorces et 40 kilos
plus tard.
Des vies qui passent, délicieuses, effrayantes, il y en a plein les écrans de cinéma, plein les chansons et finalement plein nos propres vies.
Deux morceaux sont arrivés ex aequo dans l’illustration de ce billet :
L’autre jour, je me trouvais dans
un train en aluminium qui ne semblait pas vraiment pressé de me ramener du travail. Malgré la chaleur étouffante de juillet qui avait investi la rame, le conducteur n’avait pas jugé utile de
mettre en marche la climatisation sans doute en raison du fait que l’ingénieur qui avait conçu ce modèle de train dans les années 70 n’avait lui pas jugé utile d’équiper cet engin d’un quelconque
système climatisant. A sa décharge, dans les années 70 la couche d’ozone avait encore le moral au beau fixe, et on imaginait pas que, près de 40 ans plus tard, Paris pourrait afficher des
températures tropicales en plein mois de juillet au point qu’on stockerait des cadavres de vieux par centaines dans des entrepôts frigorifiques à Rungis.
Or donc, dans cette rame il faisait une chaleur de bête, les cravates fatiguées par une journée de travail mal thermostatée ne faisaient même plus semblant de s’aggriper aux cols des chemises et
les déodorants avaient eux renoncé à tenter de couvrir les émanations bestiales des comptables cinquantenaires en surpoids. Les chemises auréolées quant à elles, se remettaient à peine du
terrible sprint des horaires d'été de la gare de Bécon-Les-Bruyères, imposé par la nécessité de relier le quai le plus éloigné en moins d’une minute dans le but d’attraper une correspondance
boiteuse, seul moyen d’éviter une attente inutile en plein cagnard de vingt bonnes minutes.
C’est à la gare de Clichy qu’a embarqué un sale type qui pendant le reste du trajet a fait profiter à la rame entière de l’interprétation exagérément sonore de quelques standards de la chanson
française à l’harmonica.
Je pensais jusqu’alors que l’harmonica était comme la cornemuse un instrument tellement dissonant, qu’il n’était pas possible de mal jouer de l’harmonica : je me trompais, il est très possible de
mal jouer de l’harmonica et c’est quelque chose de terrible.
Je pense que l’enfer ça doit être un peu comme ça, il y a des démons, des chaudrons, il fait une chaleur de bête, il faut courir pour attraper une correspondance pourrie en gare de
Bécon-les-Bruyères, ça pue et il y a un type qui joue de l’harmonica, mal.
J’ai depuis toujours une passion pour l’écoute des conversations des inconnus,
de préférence dans le bus (je ne sais pas pourquoi mais le bus nourrit davantage les conversations que ne le fait le métro, il y a très peu de conversations à épier dans le métro). Ainsi très
récemment dans le bus 31 une vieille dame se lamentait de l’incompétence des météorologues actuels qui ne font rien de bon avec leur super ordinateurs, alors que jadis, cette profession
accomplissait des merveilles en étant simplement outillée d'un bocal, d’une grenouille et d'une petite échelle.
Même si je sais que c'est mal, je peux rester des heures à écouter les conversations dans le bus.
Ils sont nombreux les petits plaisirs à la limite du moralement répréhensible : se moquer de la teinture violette de cette mamie qui traîne son caddie dans les allées du G20, ricaner de ce
passant qui vient de se faire doucher au passage du bus dont les roues ont chassé l’eau accumulée dans le caniveau ou bien indiquer à des touristes perdus la direction opposée à celle de leur
destination.
Certains voient dans ces comportements l’expression d’une misanthropie naissante, mais je préfère penser qu’ils traduisent simplement le fait que j’ai gardé une âme d’enfant, qui jette des boules
puantes sur les passants, qui part en courant après avoir sonné chez des inconnus ou vaporise des sauterelles en concentrant les rayons du soleil à l'aide des lunettes à doubles foyers empruntées
à sa grand-mère pendant la sieste.
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