L'autre jour je me suis retrouvé
dans un avion au fauteuil 9B. Dans cet avion, la lettre B était arrivée ex aequo avec la lettre E au concours de la lettre la moins confortable.
Au début tout allait bien, l'appareil était encore vide et mon coude droit avait préempté l'accoudoir droit sans même que j'y pense. Quelques minutes plus tard une grosse dame vraisemblablement
de nationalité américaine est venue s'asseoir à coté de moi (au siège 9C donc) interposant son quintal entre moi et la possibilité d'une évacuation en un temps raisonnable en cas de besoin.
Au moment précis où je me saisissais du journal de la compagnie aérienne propriétaire de l'avion qui nous envolait, j'ai réalisé que je venais de commettre une erreur irréparable. Quelques
secondes plus tard alors que mon coude était en train de regagner sa juste place j'ai senti comme une présence flasque compromettant mon projet de colonisation de l'accoudoir mitoyen.
Alors que je commençais à me résoudre à l'idée inconfortable de voyager avec un coude dans le vide, la distribution des plateaux repas m'a ouvert une opportunité en or de reconquête de ce
territoire dont j'avais été injustement spolié. Ni une ni deux, j'ai abaissé ma tablette pour que l'hôtesse puisse y déposer un plateau repas et au moment même où ma voisine a attaqué sa salade
de céleri, mon coude droit a pris une position solide et indéboulonnable sur l'accoudoir. Je me suis alors juré de ne plus baisser la garde quitte à mourir de faim en contemplant mon plateau
repas s'il le fallait.
Cette technique a été relativement efficace jusqu'à ce qu'au début de la descente l'hôtesse me demande gentiment de remonter ma tablette, activité impossible à réaliser de la seule main
gauche.
Je me suis souvent demandé
pourquoi dans les vieux films le chef de gare annonce toujours le départ imminent du train en lançant un amical "en voiture" aux passagers qui font leurs adieux sur le quai. Il me paraîtrait en
effet plus approprié d’employer une expression du type "en wagon" ou bien "en rame" s’il s’agit d’un train moderne.
De la même manière, je me suis souvent demandé d’où pouvait venir l’expression "en voiture Simone". Est il possible que les Simone se déplacent plus fréquemment en train que d’autres prénoms de
la même génération comme Gisèle ou Jocelyne ?
Il a dans le voyage en train une foule de petits plaisirs, parmi eux, découvrir qu’on a réservé une place dans le sens de la marche (je ne comprends pas que l’on soit à quelques années de pouvoir
envoyer des hommes sur mars et qu’il soit le plus souvent impossible de réserver avec certitude un place dans le sens de la marche), déloger ce sale type qui s’est assis dans le fauteuil que vous
aviez réservé en lui lançant un "je crois que vous êtes à ma place" plein de mépris, déambuler à travers tous les wagons, être un peu inquiet à l’idée ceux-ci puissent se détacher au
moment précis ou l’on se trouve entre deux voitures, passer sa tête en dehors de la vitre et s’étourdir du souffle du vent (encore plus chouette quand on est dans un virage et que l’on peut voir
tout le train devant soi), constater avec joie qu’on vient de passer le dernier arrêt avant Paris, et que personne ne viendra vous déloger de cette place que vous n’avez pas réservée mais dans
laquelle vous vous êtes assis quand même, se tuer les yeux en essayant de lire le panneau de la gare que l’on traverse à toute allure ou prendre un café à la voiture bar tout en doublant sans
effort les berlines les plus puissantes qui se trainent sur la voie de gauche des autoroutes.
Après on se retrouve dans un espèce de flot de valises sur le quai de la gare Montparnasse puis la première bouffée d’air en sortant de la gare semble nous faire découvrir que Paris est
pollué.
Plus tard on défera sa valise en se disant que c’est quand même chouette ce week-end de pouvoir profiter du climat de la Bretagne en restant a Paris.
Ce qui est étonnant en thalassothérapie c’est cette impression de dilatation du temps qui s’installe dès la première minute. C’est un peu comme si tout était ralenti, comme si tout mouvement
était entravé par une inertie contre laquelle il serait superflu de lutter.
Chaque matin, dans la grande salle du petit-déjeuner qui fait face à la mer, des peignoirs plutôt agés pillent le buffet de viennoiseries en lisant le figaro.
Un peu plus tard les mêmes peignoirs errent d’un pas hagard de soin en soin. On a soi-même l’impression que le moindre effort ne peut s’effectuer qu’avec la plus grande lenteur.
Parfois, on reconnaît un peignoir plus connu que les autres ayant fait les belles heures des émissions de Maritie et Gilbert Carpentier qui ne manque pas, entre deux bains d’algues, de
s’enthousiasmer de ce qu’elle sont jolies les filles de son pays laille laille laille laille.
Le plus souvent la journée s’écoule paisiblement de barbotage en tartinage, de mijotage en papouillage. Parfois pourtant, un soin plus violent que les autres (ici on dit tonique) dénote dans ce
programme ouaté. C’est par exemple le cas de la douche à jet pratiquée par Jocelyne*, hydrothérapeuthe sur le retour qui a sans doute eu son diplôme au rattrapage et qui prend un malin plaisir à
régler la pression de l’eau à un niveau suffisant pour permettre la découpe sans effort d'une plaque d’acier de vingt centimètres d’épaisseur. C’est le genre de moment où l’on sert les dents en
essayant d’oublier la possibilité de l’arrachement d’une couille à la force du jet d’eau, consécutif à l’agacement perceptible de Jocelyne* devant vos demandes répetées de diminuer un peu la
pression.
Le soir au bar du soleil, chacun attend avec une impatience mal dissumulée l’ouverture du restaurant en écoutant des reprises à l’accordéon de vielles chansons francaises. Puis tout le monde
déserte l’endroit aussitôt les portes du restaurant ouvertes par un maître d’hôtel au costume sans doute déjà utilisé pour un tournage de la croisière s’amuse.
C’est le moment précis qu’on choisit pour abandonner les peignoirs et partir en courant s’envoyer des mojitos en ville non sans rapidement constater que l’air marin, le sel, le vent ça fait tourner
un peu la tête quand même.
* Le prénom a été changé pour préserver l'anonymat de Chantal
J’aime arriver exagérément tôt dans les aéroports et prendre le temps de regarder vivre ces endroits là.
J’aime ces couples de jeunes retraités un peu perdus qui prennent un long courrier pour la première fois et qui s’engueulent car ils ne trouvent pas la banque d’enregistrement. Ils traînent
d’énormes valises à la poignée décorée d’un chouchou, remplies c’est certain de chemises à fleurs improbables. Après une vie de labeur ils ont décidé de profiter de leur retraite et de claquer
leur pension dans des hôtels confortables et tropicaux.
J’aime me poser sur une table, au salon et entamer l’écriture d’un billet aéroportuaire en grignottant des galettes au beurre de la mère Poulard.
J’aime observer ces hommes d’affaire pressés et bedonnant suspendus à leur portable qui achèvent de donner leurs consignes à des secrétaires acariatres qui les écoutent d’un air distrait en se
faisant les ongles avant d’aller faire les soldes avec les copines tout l’après-midi.
J’aime ces enfants avec leur grosse étiquette autour du cou et leur regard qui hésite entre l’excitation à l’idée de s’envoler et la tristesse d’être livrés à eux même et la délicatesse extrême
avec laquelle les hôtesses les prennent par la main pour les emmener dans l'avion.
J’aime le moment de l’embarquement, comme un point de non retour, et aussi quand la petite machine qui raccourcit la carte d'embarquement se met à sonner pour annoncer que l’on va certainement
voler au dessus de ses moyens et pendant quelques heures se vautrer hors du temps dans le luxe feutré d'une classe supérieure à celle de son rang.
Etienne Daho - Cirrus Minor
PS : La chanson n'a a priori pas de rapport avec le billet mais je la trouve sublime et il se trouve qu'elle va bien avec ce moment là.
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