Les travaux étant presque
finis, on a rebranché la vieille platine vinyle et ressorti nos collections de 45 tours. C’est vraiment chouette les 45 tours, ça craque, ça vit et il faut se lever du canapé toutes les 4 minutes
pour en changer alors qu’avec i-tunes, on peut rester assis sur la canapé 12,7 jours sans avoir besoin de se lever pour changer la musique.
Redécouvrir une collection de 45 tours, c’est aussi redécouvrir les faces B. Ca doit être un peu ingrat d’être une face B, la face B c’est pas vraiment le truc dont on avait envie au départ et ça
se trouve par hasard, un peu comme le court métrage avant le film au cinéma ou la mignonnette d’assouplissant attachée au baril de lessive.
De nos jours il y a de moins en moins de faces B : on va à l’essentiel, on consomme le plus rapidement possible ce que l’on a choisi, on télécharge avec précision le morceau convoité, il n’y a
plus de court métrage au cinéma, plus de mignonnette attachée aux barils de lessives.
Le monde moderne a donc décidé d’éradiquer les produits de face B avec cependant deux exceptions que sont la première partie dans les concert et les yaourts à la cerise imposés aux amateurs de
yaourts à la framboise qui ,s’ils venaient à disparaître, me manqueraient infiniment moins que les faces B des 45 tours.
Hier soir Etienne Daho avait décidé de jouer dans un théâtre et ça, c’était plutôt une bonne idée.
Alors que les zéniths sont des machines à spectacles qui accueillent avec la plus froide indifférence les productions millimétrées des plus grandes stars, les
théâtres expriment une excitation tout particulière les soirs où la projection dans une salle unique pour les habitants du quartier des films du moment cède, dès le milieu de l’après midi, la
place à la préparation de la salle pour accueillir le chanteur.
Tout l’après-midi on a sans doute briqué le théâtre, entassé des fly-case dans une ancienne remise dans laquelle on a été surpris de retrouver des vieux
paniers en osier de l’époque ou l’on passait à travers les rangées pour vendre des cônes et des chocolettis et puis, et c’est peut être le plus important, on a acheté des fleurs pour la loge du
chanteur.
A l’ouverture des portes c’est la Directrice elle-même avec ses habits du dimanche qui déchire fièrement les billets. Peut être a-t-elle eu la chance
d’assister avec ses filles à la balance de l’artiste tout en confectionnant des sandwiches jambon beurre pour la buvette.
Hier soir Etienne Daho avait décidé de ne pas accueillir de première partie et c’était plutôt une bonne idée. J’aime pas trop les premières parties, neuf fois
sur dix c’est une torture et ça sert à rien qu’a faire languir le public et vendre des bières à l’entracte.
Hier soir Etienne Daho avait dessiné une track-list parfaite, un assemblage sucré semblable à la bande originale de ma vie.
Et puis hier soir Etienne Daho a eu envie de chanter la baie, et ça c’était vraiment une bonne idée.
Le matin alors
que j’attendais un train gris sur le quai de la gare de Pont Cardinet, il y avait dans le ciel un avion et cet éclat orange qui ne s’observe que lorsque le soleil est en train de se lever.
Au même moment mon pod a décidé de me faire écouter « l’adorer » et je me suis dit que mon pod avait beaucoup de goût.
En fait je n’avais pas vraiment l’intention d’aller à cette séance de dédicace. J’aime beaucoup Etienne Daho
mais la quantité exagérée de pain sur la planche garnie pour moi par la multinationale qui me possède rendait difficile l'abandon de mon poste de travail à une heure chrétienne.
Et puis à un moment donné j’ai décidé de rentrer, et à ce moment précis une voix aimée dans mon téléphone a dit "tu me rejoins ici ?"
Je suis arrivé à la fnac un peu vers la fin, des gens faisaient calmement la queue. Depuis près de deux heures, un ange signait des albums avec à chaque fois une émotion,
des yeux rieurs, des sourires, des étoiles dans les yeux, des papillons dans le ventre aussi.
A un moment donné, un gentil vendeur de la fnac dans le rôle du méchant annonce à la foule presque déjà dispersée que le magasin est en train de fermer, qu’il faut
maintenant faire très vite.
Etienne s’en fout, Etienne prend son temps, discute, échange, en profite. La foule s’en fout, la foule profite d’Etienne.
Je suis arrivé devant la table de signature tout piteux car je n’avais rien à faire signer, ni mon vieux 45 tours de tombé pour la France, ni ma cassette audio de nos vies
martiennes, ni même le dernier album. Alors un gentil vendeur de la fnac, est parti chercher un exemplaire de l'invitation, l’a descellophané et l’a donné à Etienne pour qu’il le
signe.
Après je lui ai dit merci, pour tout, il a répondu d’un autre merci et puis on a eu du mal à arrêter de se dire merci (ce qui était quand même embêtant parce que le magasin
était en train de fermer quand même).
C’était étrange, comme si chacun semblait surpris du merci de l’autre.
Je me suis enfin rendu à la seule caisse encore ouverte du magasin, avec dans les mains mon CD en trois morceaux que je n’avais pas pris le temps de remettre en ordre.
J’ai tendu au caissier le morceau de cellophane déchiré sur lequel se trouvait le code barre, puis nous sommes sortis de ce
magasin maintenant désert avec la même impression que lorsqu’on se réveille d’un rêve.
L’Européen est une tite salle de concert sympathique qui a le bon goût d’être à dix minutes à pied de la maison. Ce qui est bien à l’Européen
c’est qu’on est jamais vraiment loin de l’artiste. Si l’on se trouve assis sur le rang du fond et qu’on cherche à étendre un peu ses jambes pour soulager ses genoux, on a vite fait de donner un
coup de pied dans le pied du micro de l’artiste.
Quand on est artiste et qu’on se produit à l’Européen, c’est soit qu’on ne remplit pas encore les grandes salles, soit qu’on ne les remplit plus.
C’est chouette d’aller à l’Européen retrouver ces chanteurs qui ont eu beaucoup de succès dans les années 80 et qui ont choisi de remonter sur scène ici plutôt que dans une boîte de nuit pour
garçons sensibles.
C’est chouette de retrouver ces chansons madeleines qu’on n’a pas entendu depuis 15 ans et que l’on reconnaît dès la première mesure.
C’est chouette ce public qui a pris quinze ans, qui reprend à tue-tête "tout c’qui nous sépare" et connait parfois par coeur toutes les chansons du dernier album.
C’est chouette de rentrer du concert à pied en fredonnant cette chanson qu'on vient de découvrir.
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