Il
y a à Paris quelques noms de rues à peu près sublimes qui donneraient presque envie de déménager. Je rêverais ainsi d’habiter rue Corvisart, rue des petits hôtels, impasse des deux anges ou rue
des mauvais garçons.
J’ai adoré habiter quelques années rue Déodat De Séverac, une toute petite rue d’à peine 10 numéros perdue dans le 17 ème et très difficile à trouver sur les plans. A l’époque je prenais un malin
plaisir à prendre des taxis juste pour les voir râler devant l’effort physique nécessaire pour sortir le plan de Paris de la boite à gant et l’effort intellectuel requis pour trouver la dite rue
dans l’index puis dans le carré D7. Bien sûr habiter rue Déodat de Séverac avait aussi quelques inconvénients comme par exemple lorsqu’il était nécessaire de l’épeler au téléphone à une personne
anglophone pour réserver une chambre d’hôtel à l’autre bout du monde : « I spell it to you : roue : awe you i, and then space, and then diodatte : di, i, o, di, ai, ti,
and then space, and then séverac : s, i, vi, i, awe, ai, si ». Cet épelage prenait en général une bonne vingtaine de minutes et j’étais toujours amusé du résultat en arrivant à l’hôtel
car bien entendu personne ne plaçait les accents correctement.
A l’inverse, je pense que la domiciliation
dans certaines rues de Paris doit être une grande souffrance par exemple au moment ou l’on donne son adresse pour un premier dîner en tête à tête à l’issue duquel on a la ferme intention de
conclure. Ainsi la rue Léon Cosnard, ou bien la rue des deux boules, qui a l’avantage de passer un message clair.
Je reste convaincu qu’un changement de nom de rue doit pouvoir y générer l’écroulement du prix au mètre carré.
Françoise Hardy et Jacques Dutronc - Brouillard dans la rue Corvisart
Voyager
vers l’Ouest est facile, il suffit de suivre le soleil. A l’arrivée on ressent comme une petite fatigue, mais déjà il est l’heure de se coucher. On se réveillera le lendemain à l’aube avec
l’énergie que l’on aurait s’il était midi (d’ailleurs il est midi). Alors on en profite pour se promener fièrement dans une ville américaine, endormie.
Voyager vers l’Est est plus compliqué, plus douloureux. On ne franchit pas impunément les frontières de l’espace temps, on paye au retour cette énergie matinale surprenante.
Au retour des Amériques, on ne sait plus, si on a faim, si on a soif, si on a envie de dormir, de ne pas dormir. On est prisonnier d’un état second impossible à décrire. Parfois on est saisi
d’une fringale à une heure idiote, parfois on est habité de la plus profonde indifférence par rapport au fait qu’il pourrait être l’heure de manger.
Quand on rentre des Amériques on est incapable d’avoir une conversation cohérente.
Quand on rentre des Amériques, on est d’une maladresse absolue, une fois j’ai fait tomber une télé en m’en rendant à peine compte.
Quand on rentre des Amériques, tous les objets sont potentiellement dangereux.
Quand on rentre des Amériques, il faut compter scrupuleusement les moutons, et ne pas trop penser que les vacances sont finies.
Je suis toujours amusé quand dans un avion
une dame se rend aux toilettes en y emmenant son sac à main. D’abord parce que je pense qu’il n’y a pas grande utilité à disposer de ses papiers d’identité, de sa carte bleue ou de la photo de
ses enfants dans les toilettes d’un avion, et ensuite car la probabilité de se faire voler son sac à main pendant que l’on se trouve dans les toilettes d'un avion est quand même assez faible. Un
hypothétique voleur aurait du mal à s’enfuir à plus de vingt mètres, et serait à mon avis assez facile à démasquer.
Est-ce qu’avec l’âge, on devient forcément comme ces petites vieilles qui, quand elles vont chercher un recommandé à la poste de l’avenue de Clichy, sortent tour à
tour de leur caddie leurs factures d’électricité, leur police d’assurance vie, les hypothèques de la maison, les photos de leurs petits enfants et le carnet de vaccination de leur chat avant de
mettre la main sur leur pièce d’identité.
En même temps ce n’est pas forcément une question d’âge. Je connais des gens assez jeunes, qui se trimballent avec vingt ans de reçus de carte bleue dans leur
portefeuille au point que celui-ci est pratiquement impossible à replier.
Pendant des années Vancouver ne m’évoquait rien d'autre qu’une chanson de
Véronique Samson, une ville tellement lointaine qu’elle était inaccessible, presque la plus inaccessible des villes.
Et puis du temps que je vivais au Canada, il y a quelques années déjà, j’ai eu l’occasion de m’y rendre pour un congrès scientifique. Les congrès scientifiques de grandes impostures qui
permettent à des scientifiques de se retrouver assez régulièrement aux frais de la princesse dans des endroits le plus souvent plutôt très sympas pour échanger rapidement sur des problématiques
scientifiques de haute volée avant de se dépêcher d’aller boire des bières en ville. Aujourd’hui, je ne me rappelle d’ailleurs d’aucune des présentations auxquelles j’avais assisté à l’époque ni
même du thème global de ces conférences, par contre tout à l’heure j’ai très bien reconnu le restaurant où l’on avait été manger des chicken wings.
Aujourd’hui je redécouvre Vancouver. Vancouver fait partie de ces villes où l’on se sent bien tout de suite.
Vancouver est un peu comme un New York dans lequel on serait moins prisonnier.
Pour un peu, on poserait ses valises et on commencerait une vie ici.
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