Le jour de la fête des mères est sans doute
avec le 24 décembre et le week-end du 15 août l'une des plus grandes transhumances de l'année.
Pour le cadeau de ma moman, j'ai longtemps hésité entre confectionner un collier de nouilles ou bien acheter des fleurs. Comme mon employeur m'a moyennement laissé cette semaine le temps de me
livrer à la moindre activité manuelle, j'ai finalement opté pour une orchidée.
Ce matin dans Paris tout était bouquet.
A la station Villiers est monté en baillant un jeune bouquet de pivoine un peu endormi. Sans doute était il encore en after à l'heure où sa mère se rendait au marché pour aller acheter le gigot
dominical. Un peu plus tard Gare de Lyon, un hortensia en pot attendait le train le nez plongé dans un bouquin.
Pendant que les gares défilaient, mon orchidée et moi on s'est dit que l'homme aurait pu tout aussi bien décider d'arracher un autre constituant
que la fleur à son environnement pour en faire un joli cadeau.
Si tel avait été le cas, peut-être que ce matin dans Paris, tout aurait été réverbère, vache ou bien pavé.
Depuis vendredi soir il pleut dans mon salon.
En fait il semble que la toiture en zinc parisienne tellement typique au-dessus de mon appart ait un léger problème d'étanchéité qui fait que quand il pleut beaucoup (et en ce moment il pleut
beaucoup) les précipitations dans mon salon atteignent des valeurs très supérieures aux normales saisonnières.
C'est dans ce genre de situation très inconfortable que l'on peut mesurer toute la dureté du monde dans lequel nous vivons.
Tentative 1 : Chercher de l'aide auprès de l'assistance 24/24 de l'assurance, largement vantée dans mon contrat et sur le site internet de l'assureur. "Désolé Monsieur, si l'eau vient du toit
qui est une partie commune, il faut vous adresser à l'assurance de l'immeuble via le syndic. Au revoir Monsieur". Echec.
Tentative 2 : Appeler le syndic. D'habitude, le syndic répond au téléphone les lundis, mercredi et vendredi de 10h30 à 11h15 et de 15h à 16h15. Dès lundi à la première heure, je tente donc de
joindre la permanence de permanence : "Ne quittez pas nous allons répondre à votre appel". Cet évènement annoncé (nous allons répondre à votre appel) ne se produit pas pendant
les vingt longues minutes où je subis, avant de perdre patience, une boucle de dix secondes de « crazy » de Gniarls Barkley, chanson que j'aimais bien jusqu'à ce matin. Mon enquète révèlera plus
tard que les employés du syndic profitaient de ce lundi de Pentecôte et n'avaient contrairement aux dires du répondeur, aucune intention de répondre à mon appel. Nouvel échec.
Tentative 3 : Appeler le siège de cette multinationale qui rachète un à un les petits cabinets de syndic. "Je ne peux rien faire pour vous Monsieur il faut appeler votre syndic, au bout d'un
moment vous devriez tomber sur l'assistance". Soupir.
Tentative 4 : Déranger le gars du syndic qui s'occupe de l'immeuble sur son portable, il est en vacances en Turquie mais me donne le numéro du plombier qui s'occupe de l'immeuble que nous
appelerons Da Silva afin de préserver son anonymat (c'est bizarre de me renvoyer sur un plombier, j'aurais pensé qu'un toitier aurait été plus approproprié). Lueur d'espoir.
Tentative 5 : Déranger le plombier sur son portable : "jé pou pas vounir aujourd'hui, jé pou vounir demain mais pa lou matin ploutot l'après midi mais pas après quatre heurches. Rappoulez
demain matin, c'est ma femme qui prenche les rendez-vous". Déception.
Tentative 6 : En désespoir de cause, appeler les pompiers pour les convaincre de mettre une bâche sur le toit en attendant mieux. "Mais Monsieur vous plaisantez, appelez votre syndic ou un
couvreur". Honte.
Tentative 7 : Trouver un couvreur dans l'annuaire, n'importe lequel, peu importe le coût. "Ah désolé Monsieur nous on fait pas ça on est des plombiers au revoir Monsieur". C'est bien ce
que je pensais les plombiers ne sont pas qualifiés pour ce genre de chose, cela ne me rassure pas. Nouvelle déception.
Tentative 8 : Allez acheter des serpillères, plein de serpillères et s'entraîner à faire la danse du soleil. Lassitude.
On ne sait pas pourquoi mais il y a des jours où l'on accumule les
petites défaites sur les choses.
Ca commence au moment du petit-déjeuner quand vous vous apercevez qu'il n'y a plus de beurre et plus de confiture (je n'ai jamais compris pourquoi les plaquettes de beurres et les pots de
confiture, bien qu'ayant des contenances très différentes et variables, ont tendance à s'épuiser le même matin).
Plus tard dans le métro vous vous précipitez sur une place assise repérée également quelques secondes plus tôt par un grosse dame qui l'atteindra avant vous et en prendra possession en vous
lançant le même sourire que cette petite peste avec qui vous étiez en CE2 qui, pendant les absences de la maitresse, était chargée de marquer au tableau le nom de ceux qui bavardaient au lieu de
se concentrer sur la fiche de lecture du jour.
Arrivé au bureau, vous vous engoufrez dans le mauvais ascenseur, celui qui descend, alors que votre bureau se trouve au dixième étage. Un peu plus tard, vous saluez un collègue d'un hochement de
tête avant de constater avec horreur que celui ci ne vous a pas vu.
Encore plus tard, dans la soirée, vous prenez un taxi et, comme dans un cauchemard, tous les feux passent au rouge à votre approche.
C'est comme si les objets et les gens s'étaient ligués contre vous dans un espèce de complot mondial.
Il arrive même qu'à la fin d'une journée comme celle là, vous n'ayez pas la moindre idée de chute pour terminer votre billet du jour.
On ne sait pas pourquoi mais il y a des jours où l'on accumule les petites victoires sur les choses.
Ca commence au petit déjeuner par cette tasse de café qu'on rattrape de justesse alors qu'elle était en train d'être emportée par la manche du peignoir. Ca continue
un peu plus tard alors que le métro arrive à la seconde même où l'on pose le pied sur le quai puis qu'une personne décide par hasard d'abandonner cette place assise juste à coté de vous alors que
la rame est bondée. En géneral une fois arrivé au bureau, l'ascenseur n'attend que vous (alors que d'habitude il faut patienter des heures) et salut votre arrivée d'un "ding" amical.
Sans même qu'on s'en rende tellement compte, ces moments là nous confèrent une impression d'invincibilité. Du coup on en profite pour accomplir de grandes choses
normalement impossibles, comme par exemple se débarasser en achetant le pain de la totalité des pièces jaunes que l'on traîne depuis des semaines au fond de son porte-monnaie, ou bien arrêter un
plein d'essence sur un chiffre parfaitement rond.
Pour un peu on serait prêt à commettre l'erreur de s'attaquer à des choses vraiment impossibles, comme supprimer la faim dans le monde, résoudre le conflit
israelo-palestinien ou même ouvrir une boite de sardines sans mettre de l'huile partout ou bien faire sourire une serveuse de chez Hippopotamus.
Commentaires