Il y a très longtemps l’homme avait une fourrure épaisse qui lui permettait de ne pas attraper froid quand il allait chasser le lion des cavernes. Et puis l’homme a inventé la veste
en tweed et un peu plus tard le jeans slim et il n’a plus eu besoin de tous ces poils. L’évolution et Darwin ont fait leur travail et l’homme est peu à peu devenu plus ou moins glabre. La nature
est ainsi faite que ce qui ne sert pas disparaît en quelques centaines de générations.
Il est donc probable que, dans quelques centaines de générations, l’homme aura un cerveau rétréci et sera incapable de mémoriser un numéro de téléphone. Il est également vraissemblable qu’il ne
se rappelle même pas qu’on ait pu connaître un numéro de téléphone par cœur.
Il possèdera un très mauvais sens de l’orientation et quand par malheur il aura égaré son GPS il lui sera très difficile de trouver son chemin vers le petit meuble sur le dessus duquel il l’aura
oublié.
L’autre jour en pleine réunion j’ai appris un nouveau mot, c’est arrivé par hasard, le mot anacoluthe.
Quand on est petit, apprendre un nouveau mot est un truc qui arrive presque tous les jours et qui, à chaque fois, suscite un certain émerveillement. On ne se lasse alors pas de répéter ce nouveau
mot ami. C’est par exemple le cas vers l’age de trois ans quand on découvre le mot caca boudin.
Découvrir un nouveau mot à l’age adulte est un plaisir plus rare qu’il convient de savourer. Ainsi mes collègues de travail (qui ne connaissaient pas ce mot non plus) et moi-même avons à ce
moment là marqué une pause dans la réunion et pris le temps d'esquisser un sourire gourmand.
Il se trouve qu’il y a deux catégories de mots que j’apprécie tout particulièrement : les figures de rhétoriques, qui sont aux mots ce que le chat angora est au chat, comme épanadiplose ou
autonomase et puis les mots périmés, ceux qui sentent bon la naphtaline et nos grands-mères comme par exemple suranné, fifrelin, potron-minet ou bulgomme dont je m’efforce parfois de saupoudrer
ma conversation.
Ce qui est drôlement chouette, c’est que le mot anacoluthe, comme le mot apophtegme, peuvent rentrer dans ces deux catégories mais aussi qu’ils font parties des insultes préférées du capitaine
Haddock.
Il y a des jours, où on ne regrette pas de passer ses journées en réunion.
J’aime arriver exagérément tôt dans les aéroports et prendre le temps de regarder vivre ces endroits là.
J’aime ces couples de jeunes retraités un peu perdus qui prennent un long courrier pour la première fois et qui s’engueulent car ils ne trouvent pas la banque d’enregistrement. Ils traînent
d’énormes valises à la poignée décorée d’un chouchou, remplies c’est certain de chemises à fleurs improbables. Après une vie de labeur ils ont décidé de profiter de leur retraite et de claquer
leur pension dans des hôtels confortables et tropicaux.
J’aime me poser sur une table, au salon et entamer l’écriture d’un billet aéroportuaire en grignottant des galettes au beurre de la mère Poulard.
J’aime observer ces hommes d’affaire pressés et bedonnant suspendus à leur portable qui achèvent de donner leurs consignes à des secrétaires acariatres qui les écoutent d’un air distrait en se
faisant les ongles avant d’aller faire les soldes avec les copines tout l’après-midi.
J’aime ces enfants avec leur grosse étiquette autour du cou et leur regard qui hésite entre l’excitation à l’idée de s’envoler et la tristesse d’être livrés à eux même et la délicatesse extrême
avec laquelle les hôtesses les prennent par la main pour les emmener dans l'avion.
J’aime le moment de l’embarquement, comme un point de non retour, et aussi quand la petite machine qui raccourcit la carte d'embarquement se met à sonner pour annoncer que l’on va certainement
voler au dessus de ses moyens et pendant quelques heures se vautrer hors du temps dans le luxe feutré d'une classe supérieure à celle de son rang.
Etienne Daho - Cirrus Minor
PS : La chanson n'a a priori pas de rapport avec le billet mais je la trouve sublime et il se trouve qu'elle va bien avec ce moment là.
Il y a dans la vie des petits plaisirs tout simples comme par exemple sentir l’odeur de l’herbe après la pluie, rêvasser devant un feu de cheminée, se réveiller tôt le premier
matin quand on est arrivé la veille à New York, manger le quignonde la baguette encore chaudeen revenant de la boulangerie, acheter des bonbons avec la monnaie du pain,se rendormir le dimanche matin ouallumer la télé par hasard
à l’hôtel à New York et redécouvrir un épisode de Seinfeld déjà vu dix fois.
Et puis il y a les petits plaisirs égoïstes et mesquins qui sont le ressort de cette série, parmi eux rire de quelqu’un qui se fait mal en s’asseyant à coté de sa
chaise, se moquer de ce passant qui se fait copieusement éclabousser par le bus après la puie, s’amuser de la fermeture des portes du métro sur le nez de ce passager qui a couru sur le quai dans
l’espoir d’attraper la rame au vol, prendre la dernière baguette chez le boulanger ou bien se moquer des petites vieilles aux cheveux violets qui sortent de chez le coiffeur chaque jeudi.
Un autre petit plaisir que j’aime bien est de terminer l’écriture d’un billet avant que le lecteur ait pu voir venir le commencement d’une chute.
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