L’autre jour, je me trouvais dans
un train en aluminium qui ne semblait pas vraiment pressé de me ramener du travail. Malgré la chaleur étouffante de juillet qui avait investi la rame, le conducteur n’avait pas jugé utile de
mettre en marche la climatisation sans doute en raison du fait que l’ingénieur qui avait conçu ce modèle de train dans les années 70 n’avait lui pas jugé utile d’équiper cet engin d’un quelconque
système climatisant. A sa décharge, dans les années 70 la couche d’ozone avait encore le moral au beau fixe, et on imaginait pas que, près de 40 ans plus tard, Paris pourrait afficher des
températures tropicales en plein mois de juillet au point qu’on stockerait des cadavres de vieux par centaines dans des entrepôts frigorifiques à Rungis.
Or donc, dans cette rame il faisait une chaleur de bête, les cravates fatiguées par une journée de travail mal thermostatée ne faisaient même plus semblant de s’aggriper aux cols des chemises et
les déodorants avaient eux renoncé à tenter de couvrir les émanations bestiales des comptables cinquantenaires en surpoids. Les chemises auréolées quant à elles, se remettaient à peine du
terrible sprint des horaires d'été de la gare de Bécon-Les-Bruyères, imposé par la nécessité de relier le quai le plus éloigné en moins d’une minute dans le but d’attraper une correspondance
boiteuse, seul moyen d’éviter une attente inutile en plein cagnard de vingt bonnes minutes.
C’est à la gare de Clichy qu’a embarqué un sale type qui pendant le reste du trajet a fait profiter à la rame entière de l’interprétation exagérément sonore de quelques standards de la chanson
française à l’harmonica.
Je pensais jusqu’alors que l’harmonica était comme la cornemuse un instrument tellement dissonant, qu’il n’était pas possible de mal jouer de l’harmonica : je me trompais, il est très possible de
mal jouer de l’harmonica et c’est quelque chose de terrible.
Je pense que l’enfer ça doit être un peu comme ça, il y a des démons, des chaudrons, il fait une chaleur de bête, il faut courir pour attraper une correspondance pourrie en gare de
Bécon-les-Bruyères, ça pue et il y a un type qui joue de l’harmonica, mal.
Il y avait à deux pas de la maison, un établissement un peu particulier dans lequel les gens se rendaient seuls ou bien accompagnés dans le but de se livrer à la découverte de nouvelles
expériences et à l'apprentissage de techniques plus ou moins sophistiquées.
C’était le genre d’établissement un peu confidentiel, dans lequel on pénètrait après s’être assuré de ne pas avoir été aperçu par un voisin ou une connaissance se trouvant par hasard dans le
quartier.
Dans certains recoins, certains se livraient à de longues séances de pétrissage, d’autres perfectionnaient leur technique d’enfournement. Pour les habitués, il n’était pas rare de ramener par
hasard à la maison un vieux reste de champignons.
Et puis cet établissement, sans doute déserté pour d’autres plus à la mode, a fermé.
Après quelques mois de travaux, vient d'ouvrir dans ces murs la succursale parisienne de l’école française de pizzaïolo.
Comme quoi certains endroits ont du mal à se défaire de leur passé.
L’autre jour je me suis retrouvé par hasard au centre commercial de la tour Montparnasse et je me suis demandé si je n’étais pas tombé dans une faille de l’espace temps.
Le centre commercial de la tour Montparnasse est un des derniers endroits à Paris sur lequel les trente années qui viennent de s’écouler n’ont pas eu de prise. Le drugstore Publicis a succombé à la
tentation de la modernité, le drugstore Saint Germain n’existe plus, mais le centre commercial de la tour Montparnasse tient bon et témoigne encore de ce qu’était la France du temps où Roger
Gicquel présentait le journal du soir et Yves Mourousi celui du midi, ce temps où le prime time du samedi qui ne s’appelait pas encore comme ça était préempté par les costumes à paillettes
improbables des chanteurs à micro gris et blanc mis en scène par les époux Carpentiers.
Le centre commercial de la tour Montparnasse est le genre d’endroit où l’on s’attend à croiser Mireille Darc signant des autographes à des employés de bureau en sous pull, rouflaquettes, et costume
de velour vert.
En 1970 quand on a construit cet endroit, on trouvait joli ce qui était chromé et arrondi du coup tout dans le paysage est chromé et arrondi : les escaliers, les lampes, la signalétique.
Ce qui est amusant c’est que quelques enseignes obsolètes semblent avoir subsisté ici, c’est ainsi que quelques années après l’an 2000 on peut encore s’habiller dans une boutique infinitif.
En 1973 quand on a inauguré cet endroit, on allait faire ses courses chez euromarché, on buvait du tang et on aimait les yaourts la roche aux fées.
En 1973 Michel Drucker était déjà dans les télés. Il paraît qu’aujourd’hui encore il se rend de temps en temps au centre commercial de la tour montparnasse pour signer des autographes à des
employés de bureau en sous pull, rouflaquettes, et costume de velour vert.
J’ai toujours trouvé que les villes où
coulaient de l’eau étaient beaucoup plus intéressantes que les autres.
La présence d’une rivière dans une ville, lui donne toujours un je sais quoi de sympathique.
C'est le cas de Paris, Chicago ou New-York. Ce qui est étonnant à Manhattan c'est que c'est la ville qui traverse la rivière et non le contraire.
Un rivière dans une ville, c’est une fenêtre toujours dégagée sur la ville quand on se trouve sur un pont.
Une rivière dans une ville, c’est souvent de chouettes balades possibles sur les quais, et aussi cette impression de voler quand
on prend les voies sur berges en taxi, la nuit.
Une rivière dans une ville, c’est la possibilité de se donner rendez-vous sur un pont.
Une rivière dans une ville, c’est la possibilité de préférer un pont à un autre.
Une rivière dans une ville, c’est la certitude de ne jamais savoir vraiment reconnaître la rive gauche de la
droite.
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