Il y a quelque chose de magique dans Paris le matin trop tôt.
S'il y a toujours une souffrance dans le fait de se lever à l'aube, elle s'oublie vite devant le spectacle fascinant observé pendant la traversée en taxi d'un Paris encore endormi, à l'heure où
les rues désertes ne sont hantées que par quelques noctambules avinés, cherchant en titubant, sous le regard amusé de balayeurs matinaux, le chemin qui les mènera chez eux ou dans un prochain bar.
Parfois, pour peu que l'on ait voyagé très à l'Ouest, le décalage horaire permet dès potronminet (j'adore ce mot) de profiter d'un spectacle cousin sans pour autant ressentir cette impression de
malaise liée au manque de sommeil.
Je me suis toujours demandé pourquoi la tradition veut que l'on exécute toujours les condamnés à mort au petit matin. C'est sans doute pour que le bourreau soit rentré avant le réveil de sa
petite famille. Il essuie ses bottes sur le paillasson, ouvre la porte puis enlève sa cagoule, la range dans la commode de l'entrée en faisant attention de ne pas faire de bruit. Un peu plus
tard, il réveille ses jeunes enfants d'un bisou sur le front, les observe avec tendresse pendant qu'ils engloutissent leurs chocapics puis il les emmène à l'école en les tenant par la main.
Planifier ce genre de chose à l'heure du goûter nécessiterait de la part du boureau davantage d'organisation : "Bon les petits, vous finissez votre goûter et vous jouez sagement dans le
jardin, papa a un truc à faire au bureau,papa revient."
Jacques Dutronc - Il est cinq heures, Paris s'éveille.
Le premier mai est l'un des jours les plus feriés de l'année. Le premier mai, tout ou presque est fermé. Finalement le premier mai, c'est à peu près ennuyeux comme un dimanche où il ferait beau.
Je me trouvais ce matin dans une rame de métro de la ligne 13 (l'avantage avec le premier mai, c'est que comme les gens flemmardent gentiment dans leur lit le matin, on arrive à rentrer dans ces magnifiques rames hexagonales sans avoir besoin de jouer des coudes et ce après même pas un quart d'heure d'attente).
Or donc, comme je le disais plus haut avant d'entamer une parenthèse superflue dont le principal but était de dire du mal de la ligne 13 mais aussi je l'avoue de perdre le lecteur dans les méandres d'une construction de phrase hasardeuse, j'étais perdu dans mes pensées matinales de premier mai :
- Comment se fait il que le jour de la fête de la musique tout le monde joue de la musique alors que le jour de la fête du travail personne ne travaille ?
- N'est il pas un peu égoïste de décimer tous ces brins de muguet au motif que cela pourrait rendre nos vies meilleures ?
- La merguez FO et la merguez CGT sortent elles finalement de chez le même charcutier grossiste de Rungis ?
Autant de questions essentielles qui parfois m'habitent.
J'étais donc perdu dans mes pensées matinales, disais-je, lorsque que le relatif silence qui régnait dans la rame, propice à un reflection méditative de qualité décrite plus haut, fut déchiré bar un bruit suraïgu provenant de derrière moi. Un vieux monsieur apparemment innofensif venait de commencer à jouer d'un espère d'ocarina flutiot dont la tonalité stridente a rapidement envahi la rame.
J'ai déjà dit ici tout le bien que je pensais des artistes métropolitains venant, s'il en était besoin, contribuer à élever le niveau d'inconfort de passagers déjà éprouvés par l'expérience d'un transport collectif.
Comme l'ensemble des passagers de la rame je lui ai jeté un regard assez noir (j'ai pourtant retenu l'emission d'un soupir, car j'ai ma dignité quand même) avant de prendre mon mal en patience et d'attendre la fin de mon calvaire.
Par hasard mon regard s'est posé sur le sac de sport de ce virtuose, dans lequel j'ai apercu ce qui m'a semblé être un chien blanc, un genre de bichon. Quelques stations plus tard, le silence a enfin repris sa place dans notre rame, mais au lieu de faire la manche et d'aller torturer les tympans des habitants du wagon voisin, le type a sorti le bichon de son sac, l'a mis sous son bras et a porté l'autre extrémité du bichon à sa bouche. C'est à ce moment là que j'ai réalisé que ce que j'avais pris pour un chien, était en fait une cornemuse en peau de biquette sur laquelle il s'est empressé de nous interpréter un morceau probabalement de sa composition car je ne l'ai pas reconnu.
La cornemuse a ceci de commun avec l'ocarina flutio (et sans doute aussi avec l'accordéon) que même bien joué (ce qui n'était pas le cas) elle émet un son désagréable.
Je me suis finalement dépêché d'atteindre ma station avant que ce malade ne sorte de son sac une scie égoine, une paire de cymbales ou un gong, non sans penser que si on voulait être tout à fait cohérent dans les commémoration des fêtes du travail et de la musique, il faudrait interdire de jouer de la musique le jour de la fête du travail.
Il y a à Paris des endroits hors du temps. Parmi eux la cafétaria bar qui se trouve au cinquième étage du BHV.
Le samedi après-midi, quand les mamies ont fini d'encombrer les rayons du Monoprix en poussant à deux à l'heure leur caddie alors qu'elles pourraient très bien aller ralentir la circulation dans les allées du magasin le restant de la semaine pendant que les honnètes travailleurs sont au bureau en train de générer des cotisations retraites qui financeront bientôt leur mise en plie violette, elles se rendent en masse à la cafétaria bar du cinquième étage du BHV.
En bas, rue de Rivoli, la ville s'agite. Au sous-sol du magasin, les gens se perdent et s'énervent à la recherche d'un écrou de quatorze, mais au cinquième étage, tout est calme. Les mamies viennent ici s'envoyer qui un grand chocolat à la crème, qui un petit café, qui un énorme gâteau. La plupart sont pimpantes, limite endimanchées. Certaines sont seules, d'autres entre copines, d'autres encore avec leurs petits enfants.
Je peux rester des heures là-bas à observer les mamies. Certaines n'ont pas leur pareil pour s'infiltrer mine de rien dans une file d'attente, abusant d'une certaine immunité liée à leur âge (vilipender une vielle dame qui gruge ostentiblement une file d'attente conduit immanquabelement à passer pour un monstre auprès de toute la clientèle). D'autres sont redoutables dans leur capacité à raffler la quasi totalité des dosettes de sucre disponibles, ou à jouer des coudes pour conquérir une place occupée.
De temps en temps on croise un papy, endimanché lui aussi, venu sans doute chasser ici une cavalière pour le thé dansant de demain et plus si affinité. Cet endroit (comme les maisons de retraite) a ceci de commun avec les terminales littéraires, qu'il y a, en général, beaucoup plus de filles que de garçons, ce qui fait la joie des garçons de terminale littéraire et des papy endimanchés.
Personne ne sait exactement pourquoi toutes ces mamies se retrouvent dans cet endroit. Peut-être qu'elles ont pris cette habitude toutes petites, quand leur grand-mère les emmenait déjà ici après les courses et leur offrait un grand chocolat à la crème.
Quand on va voir un film au Pathé Wepler et qu'on est un peu en avance il y a deux grandes occupations possibles. La première consiste à observer les familles qui sortent du Castorama de la Place de Clichy et vont déjeuner au Flunch les bras chargés de pots d'enduit et de rouleaux de papier peint qui serviront à refaire la chambre du petit dernier.
La seconde consiste à aller se poser au Wepler. Le Wepler est une de ces immense brasseries parisiennes surrannées qui n'ont rien changé à leur déco depuis leur inauguration par Emile Loubet. Dans cette salle rococo, on pourrait être dans un grand hotel à Deauville ou à Cabourg. Le temps ici n'existe pas, les serveurs portent toujours la moustache qui était à la mode dans les rangs des brigades du tigre, le modèle règlementaire, obligatoire dans la gendarmerie jusqu'en 1933.
Au Wepler on trouve pèle-mèle, des p'tit jeunes du quartier qui viennent réviser leur bac en fumant des marlboros, des mamies, à première vue très dignes, qui viennent ici pour lire tranquillement National Hebdo en buvant du Dardjeling, et d'autres qui viennent en bande s'enfiler des banana splits.
Pour un peu on se laisserait happer par ce spectacle sans cesse renouvelé de vies entremélées et parrallèles, pour un peu on resterait ici toute l'après midi et on raterait sa séance.
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